La Fille du Konbini
Écrit et réalisé par Yuho Ishibashi, La Fille du Konbini est intéressant à plusieurs égards. Le film vient de paraître en France en Blu-ray grâce à Hanabi, après une sortie en salle au printemps 2026. J’avais eu l’occasion de le découvrir, pour ma part, au tout début de l’année, lors des avant-premières organisées par Hanabi, et il est resté avec moi dans la durée.
Erika Karata y interprète Nozomi, une jeune femme qui a quitté son entreprise et une carrière toute tracée pour travailler désormais à temps partiel dans un konbini. Elle rencontre Kanako, une ancienne camarade de collège, incarnée par Yū Haruka Imō.
Nozomi est une jeune femme qui a visiblement fui une carrière dans une grande entreprise. Enfin, ça, on ne le saura jamais vraiment. Mais, au fur et à mesure du film, on comprend qu’elle évoluait dans un milieu toxique et que, pour elle, la seule façon de se reconstruire était de prendre la fuite afin de trouver un quotidien ralenti. Cette source d’apaisement, elle la trouvera d’abord grâce à un emploi modeste dans un konbini, ces petites supérettes de quartier très populaires au Japon. Un emploi sans ambition qui lui donnera un cadre simple.
Même si je comprends le côté conceptuel du titre français, le titre original nous éclaire davantage sur le véritable sujet du film : 朝がくるとむなしくなる, qui veut dire « Quand le matin arrive, je me sens vide ». Si le mot « dépression » vient directement à l’esprit, la réalisatrice en parle autrement : “Aller à l'école ou au travail, mais aussi simplement continuer à faire des efforts jour après jour, ce sont des choses qui ne vont pas nécessairement de soi. Je pense que chacun fait de son mieux tout en ressentant pleinement à quel point cela peut être difficile. Le moment où l'on se réveille le matin en se disant : « Ah… il faut aller à l'école » ou « Ah… il faut aller travailler », c'est quelque chose que tout le monde connaît réellement. Nozomi, la protagoniste, est elle aussi un personnage qui vit avec ce genre de sentiments. Le titre m'est donc venu très instinctivement.”.
Lorsque, justement, le réveil sonne un matin, Nozomi se glisse lentement hors du lit. Elle se dirige vers sa fenêtre pour tirer les rideaux qui cachent encore la lueur du jour. Les rideaux se bloquent. Des rideaux… Ces objets du quotidien si banals, mais qui ont cette possibilité de nous maintenir dans l’obscurité comme de se retrancher pour mieux nous imprégner de la lumière du soleil. Il vaut mieux qu’ils soient fonctionnels, car rester dans l’obscurité pour toujours n’est pas souhaitable. Il faudra attendre la fin du métrage pour les voir réparés : ils deviennent alors l’allégorie de la possible reconstruction du personnage.
Cette lente reconstruction passera donc par un quotidien répété, dans un cadre contrôlé et sain. Mais elle surviendra aussi grâce à une amie qui deviendra une bouée de secours réconfortante pour Nozomi. Cette amie qu’elle n’avait pas revue depuis le collège, c’est Kanako. Et le plus joli dans cette histoire, c’est que les deux actrices sont elles aussi amies hors des caméras, depuis l’école. La réalisatrice y voit le fruit du hasard. Erika Karata était déjà pressentie pour le rôle lorsque Yū Haruka Imō, avec qui la réalisatrice avait déjà tourné, lui signale qu’elles se connaissent bien. Il n’en fallait pas plus à Yuho Ishibashi pour nourrir les personnages de son film de l’expérience personnelle de ses deux comédiennes. Elle en parle : “Imō m'avait dit qu'elle était amie avec Karata. Je me suis donc dit que si je construisais une histoire à partir de la relation qui existe entre Karata et Imō, quelque chose de vraiment intéressant pourrait naître.”
Et c’est l’une des grandes qualités du film. La réalisatrice laisse sa caméra tourner en plans longs, avec ses deux comédiennes dans le champ. Pas de coupes, juste deux personnages plus réalistes que ce que l’on pourrait espérer, dans un va-et-vient de silences jamais gênants et de discussions réconfortantes. La réalisatrice utilise un dispositif de tournage modeste au premier abord, mais qui naît d’une grande intelligence. Elle laisse exister ses personnages et les situations. Le hors-champ narratif ou contextuel y occupe une place privilégiée. Les gestes du quotidien deviennent un spectacle d’apaisement. Yuho Ishibashi en parle très bien : “Mes premiers films parlaient déjà du quotidien sans histoire particulière de collégiens ou de lycéens. J'ai toujours eu envie de raconter des histoires qui naissent naturellement des rencontres entre les gens et de leurs relations quotidiennes. D'un autre côté, je ne veux pas non plus abandonner complètement le spectateur. Même lorsqu'un sujet ou une histoire peut sembler banal au premier regard, je pense qu'en travaillant la manière de le montrer, le rythme et la façon de l'exprimer, il est possible d'en faire un film qui reste agréable à regarder. C'est quelque chose sur lequel je continue à travailler.”
Si, par ces aspects, le film convoque un terme japonais, iyashikei (癒し系), désignant des œuvres douces, contemplatives et réconfortantes, ce serait pourtant réducteur. Ce serait oublier l’aspect social du film, qui existe par la situation de Nozomi — et qui trouve un écho dans la vie de nombreux Japonais — mais aussi par la présence de son interprète, Erika Karata…
Erika Karata s’est fait connaître avec Asako I & II, réalisé par Ryusuke Hamaguchi en 2018. À la suite de ce film, l’actrice a eu une relation avec son partenaire à l’écran, Masahiro Higashide, qui a fait grand bruit au Japon puisqu’il était alors marié. Erika Karata a dû interrompre son activité pendant une longue période. De son côté, Higashide a pu poursuivre sa carrière. Cet écart de conséquences fait résonner, sans suffire à les résumer, les rapports de genre profondément inégalitaires qui existent encore au Japon. Il n’est pas difficile d’imaginer à quel point cette exposition médiatique a dû être douloureuse pour l’actrice.
Si le passé de Nozomi n’est jamais clairement défini, on comprend à demi-mot qu’elle a elle aussi souffert d’une forme de harcèlement dans son ancien travail. Ce n’est pas un simple hasard si Erika Karata est aussi connectée à son personnage. Yuho Ishibashi nous le raconte : “Puisque nous avions cette possibilité [d’engager Erika Karata, N.D.R.], je me suis dit que j'allais écrire le personnage spécifiquement pour elle, en imaginant son passé et son histoire personnelle. Concernant le fait que Karata ait été contrainte de suspendre ses activités pendant un certain temps à la suite de ce qui avait été rapporté dans les médias, je ne pense pas être en position de commenter les faits eux-mêmes. Mais la situation, en tant que telle, m'avait profondément mise mal à l'aise. Est-ce vraiment juste qu'une personne puisse être poussée à ce point dans ses retranchements par une majorité écrasante, voire à l'échelle de toute une société ?”
Nozomi et Kanako
Le film joue ici sa partition politique sans jamais être écrasant. Peu importent les raisons du harcèlement, beaucoup de Japonais travaillent dans des environnements professionnels particulièrement toxiques. Charge de travail harassante, pression quotidienne, sexisme et autres inégalités : certains milieux d’entreprise au Japon peuvent démolir les gens. Dans les cas les plus tragiques, le surmenage peut même conduire au suicide. C’est un problème social majeur, auquel le pays cherche à répondre depuis plusieurs années.
La Fille du Konbini ne prétend évidemment pas résumer cette réalité. Il en saisit plutôt un écho intime : le désir de se réfugier dans une vie plus simple, moins ambitieuse, comme Nozomi. Si ce n’est pas forcément pour les mêmes raisons, cette envie de ralentissement peut nous parler de manière universelle, à l’heure où tout se passe à une vitesse exponentielle. Le retour aux choses simples de la vie donne accès à une source d’apaisement et rend disponible aux rencontres qui comptent. Comme celle de Nozomi et Kanako.
Le film ne dure que 76 minutes et réussit à nous ralentir, à nous apaiser avec Nozomi, qui trouvera, on l’espère, un sens meilleur à sa vie, elle qui se sent si vide. Une note d’espoir est permise. Et si le reste de la vie du personnage trouve un chemin hors champ, Nozomi restera présente avec nous. Car elle fait partie de ces personnages de cinéma si bien écrits et si bien incarnés qu’ils imprègnent les esprits et nous laissent un peu moins vides chaque matin qui arrive.
Source de l’interview : https://cinemagical.themedia.jp/posts/42341402/