Amour par e-mail.
C’est l’histoire de deux personnes qui tombent amoureuses par échange d’e-mails.
Nous sommes dans les années 90 : Internet arrive doucement et transforme les moyens de communication. Les forums deviennent de nouveaux lieux d’échange et de rencontre, et c’est précisément là que se rencontrent nos deux personnages, Haru (Seiyo Uchino) et Hoshi (Eri Fukatsu). Sur un forum consacré au cinéma — ce qui me semble être un joli clin d’œil du réalisateur et scénariste Yoshimitsu Morita, tant il mettra en scène des séquences curieusement « anti-cinéma » tout au long du film.
Après cette rencontre, au milieu d’autres cinéphiles, Haru et Hoshi décident d’échanger par e-mail, un système plus privé, plus intime. Une relation épistolaire va alors se mettre en place et, peu à peu, réveiller des sentiments amoureux chez les deux personnages. Pour nous, spectateurs, il sera question de cartons remplis de texte : leurs e-mails, sans voix. C’est pour ça que je parlais de séquences « curieusement anti-cinéma », même si ça ne sonne pas comme une critique dans ma bouche. Il se dégage de ce procédé un étrange calme qui apaise.
Découvrir ce film trente ans après sa sortie, à l’heure des réseaux sociaux, des messages instantanés et autres applications de rencontre, c’est presque un soulagement. Si on y réfléchit bien, échanger par e-mail est certes un moyen instantané d’envoyer et de recevoir des messages, mais à une époque où il n’y avait pas d’injonction particulière à répondre dans la minute. Une sorte de compromis parfait entre la technologie de la communication rapide et les lettres manuscrites pré-Internet. C’est la première chose qui m’a frappé dans ce film.
Si ce ressenti est intimement lié à l’époque à laquelle je découvre le film, il me semble que ce système de communication n’est jamais véritablement un sujet dans le récit. C’est une histoire d’amour qui se développe lentement et qui, par bien des aspects, n’aurait jamais pu aboutir. Mais certaines relations ont besoin de temps pour éclore, voire de distance. Ce qui me paraît être le point le plus important à retenir du film.
Parce que c’est aussi l’histoire de deux personnes sensibles et timides, cet échange de messages par e-mail interposé va devenir un véritable rendez-vous quasi quotidien, vécu depuis le confort rassurant de leurs foyers respectifs. Si bien qu’à certains moments de l’intrigue, la non-réponse devient source d’inquiétude, préfigurant, comme je le disais plus haut, cette injonction à répondre vite — presque immédiatement — que nous connaissons aujourd’hui. Mais ici, l’attente se mesure davantage à l’échelle des jours qui passent qu’à celle des minutes ou des secondes. Un rendez-vous si précieux émotionnellement qu’il me semble que la rencontre IRL est inconsciemment repoussée, au risque de perdre ce lien pour de bon.
Le film laisse alors flotter une question intemporelle et universelle : « Peut-on tomber amoureux d’une personne sans jamais l’avoir vue ? » Plutôt que d’y apporter une réponse définitive, il observe comment un lien peut se créer, grandir et devenir essentiel avant même qu’une rencontre ait lieu.
Aux trois quarts du film, une première rencontre aura lieu, aussi fugace que le dispositif mis en place par les personnages. Haru prend un train qui traverse la ville où se trouve Hoshi, et ils décident de se filmer à un endroit précis : Haru depuis la fenêtre de son train, Hoshi depuis le bord de la voie ferrée. Ils vont se découvrir une première fois dans le mouvement, prenant le contre-pied de toute la mise en scène du film, faite de cartons de texte et de scénettes du quotidien.
Le train ne ralentira pas pour eux, et c’est bien cet ultime filet de sécurité qui rassure peut-être les personnages : « J’ai envie de te voir, mais je veux pouvoir m’échapper. » Les images sont aussi drôles que poétiques. Le réalisateur ne fuira pas la réalité de la vitesse et nous montrera ce que Haru et Hoshi voient à travers leur caméscope : des silhouettes étirées par le flou de bougé. La robe rouge de Hoshi, comme un coup de pinceau sur la toile. Une abstraction impressionniste qui les hantera encore et encore, jusqu’à une possible véritable rencontre. Une très jolie séquence.
Les scénettes du quotidien nous montrent alternativement Haru et Hoshi dans leur solitude et leur désert affectif. Les rendez-vous textuels deviendront alors autant un refuge pour nous que pour eux, car c’est précisément dans ces messages que nous découvrirons leurs pensées et leurs personnalités. Le film nous place presque du même point de vue que les personnages, mais alternativement. Nous sommes ainsi plongés dans une sorte de journal intime, et il est amusant de voir Haru inventer de petits mensonges pour enjoliver sa vie auprès de Hoshi. Un réflexe toujours actuel, lorsque l’on réfléchit à notre usage des réseaux sociaux et à l’embellissement du paraître. Il culpabilisera et l’avouera à Hoshi.
Il n’y a pas de grand drame dans ce film. Tout est doux et simple. On traverse le métrage au rythme de ses personnages, sans jugement. Son visionnage m’a presque procuré un effet méditatif. C’est mon premier film de Yoshimitsu Morita, dont j’entends parler en bien depuis longtemps. Je n’ai donc pas encore la capacité de situer Haru dans l’entièreté de son œuvre. Mais il est clair que découvrir ce film m’a donné envie d’explorer le reste de sa filmographie.